L’horizon intime : au-delà du paysage, une ligne de vie
Présentée dans les espaces publics de l’hôtel Canopy by Hilton Cannes, cette exposition est née d’une invitation faite à François Fauchon de montrer une sélection d’œuvres issues de sa collection privée dans le cadre de la deuxième Biennale en Chambre organisée par Madame Nathalie Esnée, directrice de l’établissement et créatrice du fonds de dotation Nouvelle Vague. Ce choix n’a rien d’anodin. Il affirme d’emblée une conviction simple et forte : l'art ne se contente pas d'orner l'espace, mais invite à une réflexion profonde sur notre condition humaine. Montrer une telle collection d’art contemporain dans un hôtel n’est pas un geste décoratif ; c’est une prise de position. C’est affirmer que l’œuvre n’a pas seulement vocation à demeurer dans les lieux qui lui sont traditionnellement consacrés, mais qu’elle peut surgir sans être attendue, là où le regard n’est pas nécessairement préparé. En ce sens, le Canopy by Hilton Cannes devient bien davantage qu’un lieu d’hospitalité ou de passage, un espace de rencontre avec la création contemporaine, offert à des visiteurs que l’art peut saisir, surprendre, questionner.
Cette collection privée n'a pas été rassemblée par hasard. Elle est le fruit du regard d'un homme dont le quotidien se situe à la lisière de la vie : un médecin cancérologue. Au fil des années, François Fauchon a constitué un ensemble d’une rare densité, guidé non par la spéculation ni par la logique du marché, mais par une relation sincère, intuitive et profonde à l’œuvre. Pour lui, collectionner c’est vivre avec les œuvres, habiter leur présence, accueillir leur énergie, laisser leur intensité transformer le quotidien. L’art n’y relève ni du signe extérieur ni de la possession : il est une nécessité intérieure, une manière d’habiter plus lucidement le monde.
Cette collection révèle le parcours d'un homme qui regarde l'abîme en face tous les jours, mais refuse de s'y laisser engloutir. L'art agit ici comme un « sas » de digestion psychologique, sublimant la lourdeur de notre mortalité en poésie pure. Il transforme la frontière de la fin de vie en un espace de profonde beauté humaine.
Cette exigence intime se double d’un engagement constant envers les artistes. François Fauchon ne collectionne pas à distance. Son regard s’est formé dans la fréquentation assidue des galeries, des musées et de celles et ceux qui défendent la création contemporaine avec exigence et conviction. Il choisit souvent dans l’élan d’un choc visuel ou émotionnel, mais sait aussi se laisser guider par la parole d’un galeriste, l’intuition d’un directeur de musée, la confiance patiemment nouée avec celles et ceux dont il respecte et partage le regard. Cette collection raconte ainsi une histoire de fidélité. François échange avec les artistes, suit leurs cheminements, accompagne leurs trajectoires, parfois depuis plus de vingt ans. Cette proximité fait de lui bien davantage qu’un amateur éclairé : un véritable mécène, engagé avec constance dans le soutien à la création contemporaine.
Son rôle de passeur est essentiel. Il prête régulièrement des œuvres à des institutions, participe activement à la vitalité de la scène artistique et multiplie les occasions de montrer sa collection hors des circuits habituels. Il aime confronter les œuvres à des lieux non exclusivement artistiques — hôtels, banques, espaces de passage ou de vie. Dans ces contextes, l’art n’est plus attendu comme un rituel ; il redevient une expérience. Il se donne à voir à des publics multiples et retrouve ainsi une capacité rare : celle d’entrer dans la vie de chacun sans préalable.
La sélection présentée au Canopy by Hilton Cannes déploie un ensemble volontairement hétérogène dans ses formes — peinture, dessin, photographie, gravure, sculpture — mais remarquablement cohérent dans sa charge sensible. Certaines œuvres imposent une présence forte, frontale quand d’autres ouvrent des zones de trouble, de fiction ou de métamorphose où l’onirisme se mêle à l’inquiétude. À travers cette diversité d’écritures naît la sensation d’un art viscéral, qui ne se contente pas de séduire, mais qui interroge et bouleverse. François Fauchon rassemble des œuvres qui, chacune à leur manière, font apparaître quelque chose de notre époque — ses fractures, ses ambiguïtés, ses tensions — sans jamais renoncer à la poésie, à l’étrangeté, à la mélancolie.
Pour le collectionneur, l’horizon n'est pas un simple paysage de carte postale, d'autant plus ici, face à la mer de Cannes. C'est une métaphore vertigineuse : celle de la ligne de vie, du seuil immuable entre le connu et l'inconnu. Cette intuition donne à l’exposition sa profondeur propre. Les œuvres réunies ici ne proposent pas une lecture illustrative du lieu mais invitent à traverser l’apparence du paysage pour atteindre ce que l’on pourrait appeler un horizon intérieur : une ligne de tension entre visible et invisible, présence et disparition, gravité et échappée.
Le corpus exposé réunit des artistes aux écritures singulières — Nina Childress, Edi Dubien, Jacqueline Gainon, Gérard Garouste, Bilal Hamdad, Natacha Lesueur, Zora Mann, Frédérique Nalbandian, Karine Rougier, Floriane de Lassée, Yayoi Gunji, Daniel Clarke et Jean-Michel Alberola. À travers cette diversité, il ne s’agit ni d’illustrer une tendance ni de produire une démonstration historique, mais de faire apparaître une vision : celle d’une collection vivante, habitée par l’intime et le sensible, qui nous parle de notre époque tout en nous ouvrant sur l’avenir.
En cela, François Fauchon appartient à cette catégorie précieuse de collectionneurs qui comptent réellement dans l’écosystème de l’art contemporain. Non parce qu’ils possèdent, mais parce qu’ils accompagnent. Non parce qu’ils accumulent, mais parce qu’ils regardent, soutiennent, partagent, transmettent. Sa collection est celle d’un homme libre, curieux, passionné, audacieux, dont l’engagement contribue depuis des années à la vitalité de la scène artistique.
par Maud Barral
Curatrice de la Collection François Fauchon